Raconter sa généalogie autrement.
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Ma définition de la légende familiale : c'est un récit qui se transmet uniquement par oral. Aucun écrit, aucun document ne vient l'étayer. Mon rôle : retrouver les faits qui ont menés à cette légende, tenter de trouver les bases "documentées" de l'événement.
Pourquoi m'aventurer dans une triste histoire de divorce ? Pourquoi remuer des souvenirs désagréables ?
Parce que ce sont mes souvenirs, des bribes de souvenirs, des phrases rares mais virulentes. Parce que la mémoire passe aussi par ces mauvais souvenirs.
Parce qu'il s'agit de Louis Bouchaud et de Marie-Thérèse Scheurwegh, mes grands-parents paternels.
Parce que j'ai parlé d'André et Marie-Louise, mes parents, d'Eugène et Joséphine, mes grands-parents maternels.
Je n'ai pas connu mes grands-mères, décédées avant ma naissance. J'ai croisé mes deux grands-pères, sans en garder un vrai souvenir. Pour Eugène, mon grand-père maternel, pas de souci : j'ai recueilli des témoignages. Ma mère bien entendu, mais aussi mes sœurs plus âgées, qui l'ont vraiment connu.
Il me reste à raconter de mon grand-père paternel, Louis Bouchaud. Sur lequel j'ai aussi recueilli des témoignages. Mon père s'est réfugié dans le silence, refusant de me répondre. Il préférait parler de sa mère. Mes sœurs : "Il était dur, il fallait lui obéir et marcher droit", mais pas beaucoup plus.
J'ai rencontré des cousins, grâce à qui j'ai pu obtenir beaucoup d'informations sur cette famille inconnue de moi. Photos, anecdotes, histoires, liens familiaux : ils m'ont ouvert les portes de ma famille paternelle.
Sur Louis, leurs mots furent durs. Pour eux, c'était un enfant trop gâté qui pensait que tout lui était du. Fils aîné avec deux sœurs plus jeunes. Il y avait des biens dans la famille : des vignes où était produit le "Muscadet de Sèvre et Maine". Louis aurait "vendu" son héritage à ses sœurs "pour une bouchée de pain, ou plutôt non, pour une bouteille de vin. et l'argent, après, il a tout bu...". Cela résonne en moi. Quand mon père était un peu "pompette", il racontait la triste histoire de "ses" vignes, dont son père aurait été privé. J'entends encore ma mère dire "Ah ! le voilà parti dans ses vignes !". Louis n'a pas été "privé" de ses vignes. Il voulait vivre sa vie loin de Nantes, vivre à Paris.
Je ne pense pas que Louis ait dilapidé son héritage en "bouteilles". C'est sans doute ce qui lui a permis d'acheter le restaurant "Chez ma tante". Mais il n'était pas cuisinier et la faillite est venu signer la fin du restaurant.
Louis a épousé Marie-Thérèse Scheurwegh en 1906. Elle était veuve et avait deux jeunes enfants : Georges né en 1901 et Georgette née en 1902. Il m'a été dit que ces deux enfants avaient été élevés par la famille de leur père. Georges est décédé en 1919, Georgette n'a jamais coupé les liens avec ses demi-frères et demi-sœurs.
Ils ont eu quatre enfants :
Le divorce est intervenu en 1932. Les trois enfants aînés travaillaient. André, âgé de 13 ans, est resté avec sa mère, abandonnant son rêve de "Piste aux étoiles". Son Certificat d'études en poche, il est parti travailler.
Je voulais transmettre cette "légende familiale", en y apportant des éléments factuels. C'est pourquoi j'ai demandé à avoir une copie du jugement de divorce. Un grand merci à la bénévole qui m'a fait parvenir cette copie.
La demande de divorce a été introduite par Marie-Thérèse. Elle fait citer cinq témoins qui affirment que son mari s'adonnait à la boisson et lui rendait la vie impossible, sans que soit précisé ce qu'était cette "vie impossible".
Louis a contrattaqué en produisant un seul témoin qui indique que Marie-Thérèse s'occupait fort peu de ses enfants et que ces derniers étaient tenus dans un grand état de malpropreté.
Le Tribunal prononce le divorce aux torts respectifs des époux. Il me semble que les juges ont été sensibles aux absences répétées de Louis, qui pouvait sous-entendre un ou des adultères. La garde des deux enfants (Louis, 19 ans et André, 13 ans), est confié à la mère. Le père devra s'acquitter d'une pension alimentaire jusqu'à ce que le plus jeune ait atteint sa majorité.
Dans ce que j'ai entendu, il était question de maltraitance. Dans ce jugement, je trouve encore l'odeur de l'alcool. Je ne retrouve pas les coups, les insultes dont on m'a parlé. Le jugement n'indique pas si une enquête a réellement été menée concernant le manque de soin aux enfants. Aucun des récits que j'ai pu entendre ne fait état de négligence ou d'un manque d'hygiène.
Pour ce que j'ai pu en comprendre, Marie-Thérèse était une femme douce. Louis était l'archétype du patriarche devant lequel tous, épouse et enfants, devaient se soumettre. Marie-Thérèse n'a pas voulu se soumettre. Une femme qui paraît si fragile sur les photos. En 1932, elle a eu le courage de s'opposer à Louis, de choisir une vie sans coups et sans injures.
Eugénie Perrier en 1908 (du côté paternel), Marie-Thérèse Scheurwegh en 1932 (du côté maternel). Deux femmes qui ont eu le courage de dire : "Stop !". Deux arrière-grands-mères de nos enfants...
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